Dirty
Dirty The only thing I listen to is indie music. Always forget my earplugs before a show.

Mount Eerie - A Crow Looked At Me

Mount Eerie - A Crow Looked At Me

P.W. Elverum & Sun (2017)

Ce nouvel album de Mount Eerie est un disque difficile, de par son contenu. Il aborde la perte de sa moitié, celle dont vous devenez le complément et qui vous complète pareillement.

Suite au décès brusque de sa femme Geneviève — à 35 ans d’un cancer du pancréas, saloperie — P.W Elverum a tenu à exorciser très sainement son chagrin, en racontant le deuil et le quotidien qu’il vivait avec sa petite fille âgée de quelques mois à peine, le tout avec des mots simples et directs. L’homme a voulu dire au monde tout l’amour qu’il porte encore à celle dont l’absence inéluctable laisse un vide immense.Cette description crue de la réalité n’est pas sans rappeler celle d’un Mark Kozelek ou d’une Julie Doiron, qui n’usent eux aussi d’aucun d’artifice si ce ne sont quelques arpèges joués sur les cordes en nylon d’une guitare acoustique. Difficile alors de ne pas ressentir la puissance évocatrice des textes déclamés sur un ton généralement monocorde et plaintif. Et pourtant les mélodies sont là, beaucoup moins appuyées et emportées que sur les moments les plus énergiques de Sauna, son déjà sublime prédécesseur.Et putain c’est beau, c’est beau parce que c’est d’une vérité affligeante, qui vous ne lâche plus comme la mort qui rode et hante encore le jeune père de famille, séparé à jamais de son âme sœur. Pour tenter d’échapper à cette séparation forcée, tout l’album a été enregistré avec les instruments et les objets de la défunte, pour continuer à faire vivre son souvenir à travers eux.L’homme reste seul, inconsolable, accablé par le chagrin il ne peut s’empêcher de lâcher d’entrée un “Death is real” et de partager avec nous des petites saynètes de son quotidien, comme la réception d’un cartable pour sa fille que sa femme Geneviève avait commandé peu de temps avant de mourir. Se sachant condamnée, elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer le jour où sa fille irait à l’école. Et Elverum de conclure qu’il ne veut tirer aucune leçon de cette épreuve, qu’il n’a pas de mots, qu’il sait juste qu’il aime encore sa bien-aimée disparue…C’est touchant, bouleversant et à moins d’être totalement hermétique, il sera difficile de ne pas se sentir envahi par un sentiment d’empathie immédiat. Oui c’est du mélodrame à l’état brut, une douce mélancolie qui vous étreint et nous vous lâche plus.Bonnie Prince Billie, grand song writer devant l’éternel a lui aussi abordé le thème de la mort — Death to everyone is gonna come… — mais jamais la confrontation n’avait été abordée de manière aussi résiliante. Et là où c’est fort, c’est que le jeune veuf n’en fait pas des caisses, pas le genre de la maison, c’est même tout le contraire, il dévoile quelques anecdotes du quotidien dont la banalité affligeante résonne intensément dans cette situation difficile. Prends toi ça dans la gueule.Sufjan Stevens avait livré un album très personnel avec Carrie & Lowell, à son tour Phil Elverum continue avec de disque de forger son univers intimiste, plus ouvert que jamais, la peine étant trop immense. Peu d’artistes auront exprimés avant autant de franchise et de courage leur chagrin. C’est aussi ça regarder la mort en face.Onze chansons, quarante minutes où l’auditeur reste le témoin impuissant de la douce consolation d’un homme digne. Un disque fragile et fort à la fois, qu’on écoutera au calme, dans un recueillement respectueux. C’est assez perturbant que ce disque passe aussi bien, voire qu’il a le pouvoir de vous réconforter à son tour, vu les propos de son auteur. Pour nous les frenchies, ne pas forcément comprendre toutes les paroles nous permet de garder peut-être une distance de sûreté pour mieux apprécier la grâce naturelle et le côté apaisant que procure l’écoute de ce disque magnifiquement dépouillé.Courage Phil, on est de tout cœur avec toi.